« Mon corps m’a dit stop ! » Justine

Justine a 28 ans et habite près de Toulouse. Maman d’une petite fille de huit mois, elle a quitté son métier de technicienne de laboratoire pour créer son entreprise Jasmin étoilé Concept autour de ses valeurs environnementales, fin 2018.

Elle nous raconte les désillusions qu’elle a vécues dans le milieu de la biologie et le cri de son corps qui lui a permis de prendre conscience du mal-être qu’elle ressentait. Elle partage également le chemin personnel qu’elle a parcouru avant de se lancer à son compte et comment elle a dû se détacher de l’image de la petite fille sage que ses proches projetaient sur elle.

Quelle est l’activité de ton entreprise aujourd’hui?

C’est une boutique en ligne d’accessoires zéro déchet et de décoration écoresponsable que je fabrique moi-même, mais aussi une galerie où je mets en avant des artistes, des artisans et des entreprises engagés. J’ai également un blog où je présente différents métiers et j’ai lancé ce mois-ci un club de lecture.

Tu travaillais pourtant dans un tout autre domaine?

Oui, j’étais technicienne de laboratoire. Mon arrière-grand-mère, qui m’a en partie élevée car mes parents travaillaient beaucoup, était atteinte d’Alzheimer. Cela m’a donné envie, plus jeune, de travailler dans la recherche. J’ai donc passé un bac sciences et technologies de laboratoire, puis obtenu un BTS en biotechnologie. Mais ce milieu a été une grosse désillusion.

« Mon entreprise me ressemble et je me sens bien. »

Pour quelles raisons?

C’est très dur d’obtenir un CDI dans le secteur public. Ce sont des contrats courts et au bout de cinq ans, ils ne peuvent plus t’en proposer. Quant au secteur privé, on n’y fait pas toujours de la recherche pour soigner les gens, ou du moins ce ne sont pas des études à court terme et c’était pour moi frustrant. De plus, certaines entreprises le font pour s’enrichir, des valeurs que j’ai du mal à accepter. Avec mon diplôme, j’avais énormément de compétences et j’ai pu travailler dans plusieurs domaines : microbiologie, recherche et développement, pharmacologie. Puis, j’ai trouvé un poste dans une petite boite privée. Malheureusement, malgré un premier contrat génial, le second a été plus compliqué. Au bout de trois ans, je l’ai quittée avec un burn-out. 

Qu’est-ce qui l’a provoqué?

Mon supérieur hiérarchique était très intrusif dans ma vie privée. Je n’avais pas non plus le droit de dire que « je » travaillais, mais il fallait que je dise que « nous » travaillions. En soi ce n’est pas un problème si tout le monde se l’applique et que le travail de chacun est valorisé, ce qui n’était pas le cas. Et puis, la masse de travail. J’avais un contrat de 39 h et je devais faire 45 h minimum sans remerciements, sans être payée plus, sans pouvoir rattraper. C’était la politique de l’entreprise à l’époque.

Comment s’est manifesté ton burn-out?

J’étais tout le temps fatiguée à la maison, sur les nerfs, et plus ça allait, plus je me rendais au boulot avec une boule au ventre. Je pleurais tous les soirs. Ce n’était vraiment plus vivable pour mon conjoint. Ça a commencé comme ça et j’ai fini par être hospitalisée en urgence. Mon corps m’a dit stop ! Cela a été un électrochoc pour moi, car on ne m’avait jamais expliqué que ce n’était pas normal que mon chef me fasse des réflexions ni que je fasse très souvent des heures à rallonge sans compensation. On me certifiait que c’était la loi du travail et que c’était moi qui m’en faisais trop. Mais je pense que non. Ce n’est pas moi qui m’en faisais trop. 

Que s’est-il passé ensuite?

J’ai été arrêtée pendant un mois après l’opération, mais j’ai dû reprendre dans la même entreprise, car c’est très dur de changer de poste dans la bio. Ça se passait pourtant très mal. J’ai commencé à dire stop, je ne voulais plus faire d’heures supplémentaires, et ça a été de pire en pire. Puis, un an après, j’ai trouvé un autre CDD dans une boite de biotechnologie. Je suis tombée sur un très bon manager et je m’entendais très bien avec l’équipe. Ça m’a fait beaucoup de bien de voir que ce n’était pas pareil dans toutes les entreprises, c’est important de le souligner. Et de constater que les difficultés que j’avais vécues ne venaient pas que de moi, que je n’étais pas seule la responsable finalement.

Ce nouveau poste se passait bien, pourtant tu es partie?

Oui, j’avais commencé mon cheminement pour me remettre en question suite à mon burn-out. Je voulais être plus alignée avec mes valeurs et ce métier me pesait de plus en plus. Il ne correspondait pas à ce que je souhaitais au départ : découvrir des remèdes contre les maladies. Là, je travaillais à chercher des médicaments, en partie pour enrichir de grosses boites pharmaceutiques, et sur des maladies qui ne me semblaient pas prioritaires. En plus, il fallait faire valider tellement de petites étapes à chaque fois que je trouvais ça très abstrait. C’est très long et un chercheur voit rarement les fruits de son travail. Pour moi, c’était frustrant. J’ai perdu ma motivation. C’était aussi en contradiction avec mes valeurs écologiques et mon mode de vie zéro déchet à la maison. On jette énormément de déchets plastiques en laboratoire, ça a fini par me peser. Du coup, j’ai lancé mon projet en parallèle. Ils ont prolongé mon CDD, ce que j’ai accepté, car je tâtonnais encore, mais tout de suite après je leur ai dit que je partirais à la fin, car je voulais changer de voie. Et c’est ce que j’ai fait. Je suis aussi tombée enceinte pendant cette période-là. Il y a donc eu beaucoup de chamboulements, mais aujourd’hui, je ne regrette pas du tout ma décision. Je suis en phase avec mes valeurs. Mon entreprise me ressemble et je me sens bien. Je n’aurais jamais cru pouvoir dire ça il y a deux ans.

Quand est venu ton projet de créer ton entreprise?

J’avais déjà eu cette idée à dix-huit ans, mais on m’a toujours dit : « Oriente-toi dans la bio, tu es une scientifique. Tu verras plus tard.» Cependant quand j’ai été opérée, j’ai pris conscience que je ne pouvais pas continuer comme ça. Il fallait que je trouve une solution. Mon entourage me disait que ce n’était qu’une expérience et que je devais quand même essayer de poursuivre dans le monde du travail. Je n’étais pas encore très bien à cette époque. Je n’arrivais pas à m’affirmer et j’ai donc suivi leurs conseils sans m’écouter moi. J’ai changé d’entreprise, mais plus les mois passaient, plus je voyais que ce n’était plus ce que j’avais envie de faire et j’ai fini par me lancer. J’ai fait toutes les démarches sans rien dire à ma famille. Je le leur ai annoncé seulement quand je ne pouvais plus revenir en arrière. 

Comment as-tu vécu cette reconversion?

Cela a été un soulagement. Un poids s’est enlevé de mes épaules. C’était la bonne décision à ce moment-là. Si je ne l’avais pas fait, j’aurais sûrement eu des regrets de ne pas avoir essayé. Et si ça ne marche pas, au moins j’aurai tout donné. Je pourrai retourner dans le monde du salariat et trouver un métier plus en accord mes valeurs.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile?

Le regard de ma famille a été très compliqué à vivre. Ils ont eu peur que j’échoue et qu’on ne puisse plus payer le prêt de notre maison qu’on venait de faire construire. En plus j’étais enceinte. Et puis, j’ai toujours été la petite fille sage qui travaille bien à l’école, qui fait tout ce qu’on lui demande. Ça a été difficile à assumer au départ de leur expliquer que ce n’était pas ce que je voulais pour moi. Il y en a encore qui pense que c’est une lubie et que ça me passera. Mais je pense que ça vient aussi de ma position, je ne m’affirme pas devant ces personnes-là, de peur de les décevoir.

Que t’ont dit ton mari et tes amis ?

Mon mari m’a soutenue heureusement. Il m’a vue au fond du trou et tellement mal pendant une période que quand je lui ai exprimé que je ne me sentais pas à ma place, il m’a encouragée. Mes amis, je ne sais pas trop s’ils pensent que c’est sérieux ou pas. Pour une partie d’entre eux, c’est abstrait. Ils connaissent la sécurité du salariat et on n’en parle pas vraiment. Leur salaire tombe tous les mois, alors que moi j’ai un revenu très fluctuant. Je ne me paie pas encore par exemple. Mais il n’y a pas de critiques et pas de conseils mal avisés, alors la situation me convient. Quand je suis avec eux, je mets Jasmin étoilé de côté et je profite du moment ! C’est cool aussi d’avoir cette échappatoire. Ils voient aussi la différence dans mon comportement et ma façon d’être. Je suis beaucoup plus détendue aujourd’hui et beaucoup moins crispée et sur les nerfs qu’à une période.

« Si je ne l’avais pas fait, j’aurais sûrement eu des regrets de ne pas avoir essayé. »

Qu’est-ce qui t’a aidée à franchir le pas?

La newsletter de La Vraie Dose. Sarah a cassé un petit peu les barrières que je m’étais mises dans la tête. J’ai également beaucoup travaillé sur moi en développement personnel. Je me suis posé beaucoup de questions sur qui j’étais et sur ce que je voulais. Ça a été une multitude de petits déclics dont le plus important a été mon opération. Là, je me suis pris une grosse baffe. Je ne pensais pas que j’étais tombée si bas. C’était vraiment un cri du corps et le début de tous les changements que j’ai effectués ensuite dans ma vie personnelle et professionnelle.

Sur quelles ressources t’es-tu appuyée?

Je suis obstinée et persévérante. Je n’ai jamais été très optimiste par contre, mais je suis très organisée donc je me suis dit qu’avec un bon plan d’action et une todo list bien faite, j’y arriverais. Je parviens également à m’imposer une discipline qui me rend autonome et qui m’a permis de me lancer en me faisant confiance.

Qu’est-ce qui te faisait le plus peur en te lançant?

Au départ, j’avais peur d’échouer. Mon mari m’a beaucoup aidée à dépasser ce stade. J’ai également mis en place plein de petites étapes quand je travaillais encore, avant de me lancer. Je n’avais jamais eu de responsabilités dans mes postes. J’avais donc besoin de me rassurer et de me prouver que je serais capable de mener à bien des projets même si je n’avais personne pour me pousser. Mais aujourd’hui, paradoxalement, ma peur principale serait de réussir. Je crains notamment de ne plus avoir assez de temps pour ma famille si ça fonctionne bien. Comme je fais les produits moi-même, j’aurai plus de périodes de production et serai donc moins présente pour eux. J’ai peur de ne pas parvenir à trouver un équilibre. 

Où en es-tu du développement de ton entreprise aujourd’hui?

Je suis à temps plein sur mon projet depuis mai 2019, mais avec la grossesse, je n’ai pas pu faire autant d’événements que je souhaitais. J’ai donc beaucoup travaillé sur la partie virtuelle. Aujourd’hui, j’aimerais davantage me concentrer sur la partie réelle et sortir plus de la maison en faisant des événements, comme des marchés de créateurs. J’ai revu entièrement le projet en mars 2020. Le chiffre d’affaires est très bas avec le virus et le confinement, mais il y a plein de choses positives. J’ai déjà appris énormément et ça va me servir de base pour cette année. C’est vraiment ce qui me stimule : partager avec les autres et apprendre.

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui est coincée dans un job qu’elle n’aime pas?

Quand on n’est pas bien dans son boulot, c’est une alerte. Moi c’était clairement ça. Je n’étais plus alignée avec qui j’étais réellement. J’étais alignée avec l’image de la petite fille sage que mes parents ont projetée sur moi toute ma vie. Ça a été très long à déconstruire. Le meilleur conseil, c’est donc de se poser et de prendre du temps pour déconstruire toutes les idées que les autres ont projetées sur nous et de trouver qui on est au fond.

Un livre ou un podcast à nous recommander?

Le podcast de Clotilde Dussoulier : « Change ma vie » m’a beaucoup aidée. 

Une dernière chose à ajouter?

J’ai remis ma famille au centre de mes priorités en étant à mon compte. Franchement, en salariat, avec les horaires que mon mari et moi faisions, en travaillant en plus à plus de 1 h de la maison, je ne suis pas sûre qu’on aurait eu des enfants alors que c’était important pour nous deux. Monter mon entreprise m’a donc permis de créer la vie dont j’avais envie.

Vous pouvez retrouver les produits de Justine sur son site et la suivre sur son compte Instagram

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